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Antoine Perraud, "Les voix du silence" (sur De la nature des dieux / Da Natureza Dos Deuses)

edition Christian Bourgois
L’enthousiasme désabusé, l’ironie macabre et le rythme envoûtant de l’immense écrivain portugais António Lobo Antunes, né en 1942, font merveille dans ce vingt-cinquième roman, annoncé comme le dernier par un prosateur qui ne résiste pas à jouer, entre autres, avec sa propre disparition. Voici, admirablement traduit par Dominique Nédellec, un magnifique da capo – mais l’auteur de Mon nom est légion, La Nébuleuse de l’insomnie, ou Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, a-t-il jamais cessé de ressasser en pure poésie ?

Son écriture organise un réseau d’obsessions. Des soliloques se tressent. Impression de choralité. Polyphonie mais cohérence, en dépit d’une écriture multipliant les embardées, les tonneaux, ou les marches arrière. Une écriture hoquetant langoureusement le temps de phrases privées de ponctuation, grinçantes et douces à la fois, vibrantes de l’énergie du désespoir.

Une écriture contagieuse : les plus fervents lecteurs d’António Lobo Antunes se reconnaîtront peut-être un jour à psalmodier sur les places et sur les parvis ! Ils ne craindront plus d’entendre des voix ; à l’instar du romancier, jadis psychiatre, qui réverbère au long de son œuvre des récitatifs avec une technique de chef d’orchestre.

Cette musicalité radicalement énigmatique prend aux tripes, après un premier temps d’égarement face à la ronde carnavalesque ainsi instituée par un conteur hypnotique dans le sillage de Conrad. Et qui reprend, où Céline les avait laissées, des fulgurances chargées d’échos électrisants. Voici donc une houle de littérature nobélisable, on vous aura prévenus !

Splendide cantate éruptive d’impressions et de mots

Impossible à résumer, De la nature des dieux a pour épicentre, à Cascais, sur l’Atlantique, non loin de Lisbonne, une propriété entraînée dans une fin de cycle. Le roman compte quatre parties labyrinthiques. Il y a d’abord les visites de Fatima, chargée de livres que ne lira jamais Madame, qui se débat avec l’ombre du richissime Monsieur, son père hégémonique, dont nous découvrons ensuite les ravages, restitués par bribes, dans la bouche de ceux qui eurent à en souffrir, avant que Monsieur soi-même ne prenne part au débat, que viendra clore la parole d’une chanteuse populaire.

Le dispositif d’une telle répartition des voix évoque le Tuba mirum du Requiem de Mozart, où quatre chanteurs se passent le relais. Mais ici s’échappe, avec une puissance stylistique irrésistible, un monde chaotiquement cadenassé : ce qui pousse et tombe en ruine, les arbres et les oiseaux, le silence et le bruit du jardin, le craquement d’une marche d’escalier et le froid du marbre sous les pieds, les corps qui se déforment « avec une malveillance subtile », la mer dévorant les dunes, un désir de bleu inassouvi, les rencontres clandestines et les dominations officielles, « les douleurs de l’enfance et la peur du noir », le sans-abri lancinant comme un reproche, l’ombre de l’Afrique et les horloges omniprésentes comme toujours chez Lobo Antunes, les sourires qui se dissipent et les rictus qui se figent, la poussière qui nous guette tandis que nous hante « l’espoir de sentir un être vivant dans les parages »…

Splendide cantate éruptive d’impressions et de mots, témoignage des bouillonnements affranchissants de la langue qui travaille en chacun de nous, parti pris en faveur des femmes qu’il faudrait tout de même un jour décoloniser, réquisitoire contre la rapacité des rapports sociaux ou familiaux : ce roman, dont l’auteur sait s’effacer au profit de l’écriture, sème à foison des messages à première vue indéchiffrables.

De bout en bout, par exemple, un tournis de tours de clés compose une étrange et brutale poétique des battants qui s’ouvrent et se ferment. Comme si, par-delà Cicéron ­­ – auquel est emprunté le titre, De natura deorum –, António Lobo Antunes rendait hommage à Lucrèce. Lucrèce qui, dans son poème épique pionnier, De rerum natura, honorait Épicure pour avoir « désiré, le premier, forcer les verrous des portes de la nature ».

Voilà pourquoi le romancier portugais jamais ne capitule : toujours il récapitule !


par Antoine Perraud
en La Croix
02.06.2016

(merci a Dominique Nédellec pour la référence!)

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