02/05/2015

Cannibale Claro sur Au bord des fleuves qui vont

Christian Bourgois (2015)
Une exaltation inédite

Dans Au bord des fleuves qui vont, le dernier roman d'António Lobo Antunes paru récemment en traduction, le lecteur est confronté à une défragmentation du récit d'une impressionnante subtilité. Le dispositif est le suivant: un homme, qui porte le nom de l'auteur, est traité à l'hôpital suite à la découverte d'une grosseur possiblement maligne – une "bogue". Abruti par les médicaments, éprouvé par l'opération, hanté par la peur de mourir, l'esprit du narrateur va alors se changer en kaléidoscope, et toutes les couleurs et nuances du passé – le sien, celui des siens, de ses ancêtres – seront projetés à même la page selon une alternance surprenante: à un paragraphe où les souvenirs s'enchâssent et se bousculent succède une phrase prononcée, dans le présent ou le passé, instaurant un rythme de contraction et de dilatation. Bien sûr, dit comme ça, on pourrait avoir l'impression d'une immense confusion. Mais précisément, c'est la confusion qui est ici au cœur du livre. Et c'est, pour un écrivain, un sacré défi: comment écrire la confusion sans qu'elle contamine jusqu'à la lecture elle-même? 

Plutôt qu'un flux de conscience, António Lobo Antunes travaille la pensée erratique de son double comme un mécanisme récepteur, qui capte des bribes, et dans le même temps s'interroge sur leur pertinence, la raison de leur surgissement, etc. Au fil des pages, des motifs se dessinent, qui reviennent, de plus en en plus net ou entêtant. Travail de précision qui permet au lecteur de discerner, dans la trame en apparence floue des souvenirs, les différents fils de la mémoire et de l'expérience. Ainsi de ce paragraphe qui contient en germe nombre des motifs récurrents:

"et on ne s'est pas soucié de sa souffrance ni de ses joues mouillées, il se souvenait du bruit de la terre sur le tambour de l'échine, d'un lombric devenu deux d'un coup de sarcloir et les deux se dévorant goulûment et du lézard apprenant à être pierre dans une brèche du mur et sur ce son père jouant au tennis à l'hôtel où logeaient les Anglais du wolfram et lui courant pour attraper les balles qui rebondissaient par-dessus le grillage, il a ramassé la dernière à côté de la piscine où se séchait une étrangère blonde et il est resté la balle contre la poitrine à apprendre à être pierre lui aussi dans une exaltation inédite"

Au bord des fleuves qui vont travaille le délitement de la conscience pour mieux explorer la magie des souvenirs, qui passent d'une génération à l'autre et tissent des toiles que le temps n'a de cesse de déchirer. On songe souvent à l'œuvre de Claude Simon, à cette façon de tâter la fragile couture entre les choses vécues et le souvenir des choses vécues, cette obsession pour la persistance des formes au cœur du chaos. La confusion comme forme d'exaltation: cela n'était possible, bien sûr, qu'au prix d'un travail patient et discret d'agencements, où fluidité et rupture sont les véritables protagonistes de ce voyage dans les limbes – voyage que la traduction  – magnifique – intense – précise – empathique – de Dominique Nédellec rend non seulement possible mais précieux, indispensable.


par Cannibale Claro
12.03.2015

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